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    « C’est à force de recevoir des coups que les gens sentent l’envie de se battre. »

Craignez le temps où l’humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même,  cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers."

Dès le début du roman, nous partageons la route de Tom Joad, un personnage qui vient de faire quatre ans de prison pour meurtre et qui cherche à rentrer dans la ferme familiale.
Le roman est l’histoire d’une famille paysanne de l’Oklahoma (la famille que rejoint Tom) qui est conduite, à cause de la mécanisation et de la famine qui en résulte, à migrer vers la Californie dans l’espoir d’y trouver du travail.

J’ai senti, assez rapidement dans ma lecture, que non seulement c’était un grand roman à cause des thèmes, des enjeux qu’il véhicule, mais que c’était aussi une de ces découvertes littéraires fulgurantes comme on en vit peu. J’ai été à de multiples reprises littéralement soufflée par la langue, la puissance et la force du style (et pourtant, c’est une traduction.)
Steinbeck donne toute la place notamment à la parole des personnages dans un esprit tout à fait réaliste. Leur langage, plein d’images, fort, vrai, est parfois franchement drôle , et c’est l’une des saveurs du roman aussi.
Sur le chemin qui mène à la ferme, lorsque Tom rencontre l’ancien pasteur Jim Casy, la scène offre notamment le point de vue du pasteur sur le vrai problème de la religion selon lui : comment les pulsions sexuelles incontrôlables, propres à l’être humain, pourraient-elles être compatibles avec les préoccupations spirituelles ? Il ne comprend pas notamment pourquoi, lorsqu’il faisait ses prêches,  « plus la femme était en état de grâce », « plus elle était pressée de s’en aller dans l’herbe » (avec lui).

Le roman est également  une dénonciation des dégâts du capitalisme sauvage. Le pasteur Casy déclare ainsi à propos d’un vieux propriétaire qui possède une immense terre : « S’il a besoin d’un million d’arpents pour se sentir riche, à mon idée, c’est qu’il doit se sentir bougrement pauvre en dedans de lui  et s’il est si pauvre en dedans, c’est pas avec un million d’arpents qu’il se sentira plus riche, et c’est p’têt pour ça qu’il est déçu, c’est parce qu’il a beau faire, il n’arrive pas à se sentir plus riche… » A plusieurs reprises, l’auteur dénonce l’implacable logique des banques, comparant celles-ci à un gigantesque monstre, que les hommes « ont crée », mais qu’ils sont « incapables de diriger. »

Il est difficile de parler rapidement d’un tel chef d’œuvre tout en lui rendant justice. La question du juste et de l’injuste  est précisément au centre du roman. Les personnages, pour certains, s’interrogent et tentent d’appréhender les aberrations dans lesquelles ils sont plongés : « On ne peut plus gagner sa vie en cultivant la terre. J’arrive pas à comprendre. (…) »
Certains passages, notamment ceux où le pasteur Casy prend la parole, aboutissent à une réflexion plus générale et philosophique sur le sens de l’existence : « Où allons-nous ? Il me semble que nous n’allons jamais nulle part. On va, on vient. On est toujours en route. (…) »

J’ai particulièrement aimé la réflexion sur la nécessité de la colère et de la révolte. A travers les dialogues de Tom et de sa mère, l’auteur souligne la difficulté de maintenir en soi une colère saine, une colère qui ne nous empoisonne pas.

Les personnages évoluent au fil du roman, et je ne me suis pas du tout ennuyée dans cette lecture. Tom, sous l’influence du pasteur Casy, sent s’éveiller son esprit critique. Le personnage de la mère acquiert aussi une certaine grandeur au fil de l’intrigue :alors qu’au début du roman elle explique à Tom qu’elle ne parvient pas à avoir peur pour la suite parce qu’elle est trop accaparée par le présent, à la fin, elle tient des paroles réfléchies qui ont même parfois une portée prophétique :
« Nous et les nôtres, nous vivrons encore quand tous ceux là seront morts depuis longtemps (…) Nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple, et le peuple vivra toujours. »

J’ai été véritablement portée par ce roman, chef d’oeuvre de réalisme. L’histoire des personnages de cette famille est poignante et les propos sont, bien souvent, profondément d’actualité.
Il semble bien que l’un des grands buts de l’écrivain soit reflété par les paroles qu’il attribue au pasteur Casy: "Je veux sacrer et jurer et entendre la poésie des gens qui parlent. "
 Lire Steinbeck, c’est bien cela, entendre et respirer cette "poésie des gens qui parlent", ce réalisme teinté d’un espoir salvateur.