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Quand j’ai découvert le titre de ce roman des éditions Cambourakis (auxquelles je m’intéresse de plus près en ce moment), j’ai d’emblée été intriguée. Et j’ai bien fait de ma laisser happer par ma curiosité. Sacrée découverte.

Quel OVNI…

Le roman s’ouvre par un monologue intérieur de la poupée de M. Okuda, Yoshiko. Personnage étrange sans aucun doute, dangereux peut-être, cristallisant les abîmes possibles du monde moderne, ce M. Okuda a en effet crée de toutes pièces une « poupée » dotée tout de même de la faculté de penser et de ressentir des émotions… voire même davantage. A intervalles réguliers, dans le roman, on nous offre une petite récréation : le regard de cette « poupée », qui s’interroge sur ce monde qu’on lui impose. Et elle ne manquera pas de questionner son maître sur ce que c’est que le temps, la mort.

Comme on le découvre assez vite dans notre lecture, Okuda a déployé un gigantesque système d’observation à travers Tokyo. Cette surveillance incarnée –et à laquelle il est rigoureusement impossible d’échapper- n’est pas sans rappeler le roman 1984, de George Orwell.

M. Okuda, dans notre roman, pousse la perversion particulièrement loin lorsqu’il s’agit d’observer les faits et gestes de son fils Shunsuke, dont il aime observer la vie sexuelle. Notre curiosité, à nous lecteurs, va nous inciter à vouloir comprendre ce qui anime Okuda, et jusqu’où s’étend sa perversion.

De fait, elle ira bien plus loin que nous ne le soupçonnions…

Quant à Shunsuke, c’est en quelque sorte le personnage principal. C’est lui qui vit cette fameuse « histoire d’amour », dont la fin est annoncée dès le titre. Il est conscient de la perversion sadique et voyeuriste de son père. Il rencontre Iulana –qui n’est pas présentée comme « l’amour de sa vie » évidemment, mais comme « la femme devant succéder à Misako »- dans un bar à hôtesses. Cela pose un cadre.

Dans cet univers d’un cynisme sans bornes, les travers du monde moderne sont explorés jusqu’à l’extrême.

Mais malgré le trouble qui peut nous envahir, c’est un roman plaisant. Déjanté, plein d’onirisme, il n’est pas dénué d’humour. Lorsque Iulana disparaît,  Shunsuke va par exemple multiplier les hypothèses farfelues sur ce qu’elle pourrait être en train de faire de son corps. Si le passage est complètement déjanté et drôle, il n’en reste pas moins qu’il soulève quelques questions intéressantes sur le désir. Désirer l’autre, est-ce vouloir le posséder ? Quel sens cela a-t-il de croire qu’on peut détenir une sorte d’exclusivité de relations avec quelqu’un ? La question est à nouveau soulevée, de façon très concrète, par la poupée Yoshiko, qui constate que son « maître » a des relations sexuelles (elle n’emploie pas ce terme) avec une humaine qui a d’autres mensurations qu’elle.

« Il est possible d’améliorer, voire de remplacer, certains éléments de mon corps, comme les cheveux, la largeur et la profondeur de mon sexe, l’épaisseur et la largeur de mes doigts et de mes ongles, et même mes seins, le diamètre et la couleur de mes mamelons, mais jamais je ne pourrais combler cette différence de taille et de poids. Je ne peux même pas dire que ma difformité soit irrécupérable puisque je n’ai jamais eu ce qu’il s’agirait de récupérer.

Qui plus est, un changement des dimensions de mon corps ne ferait-il pas de moi, dans une certaine mesure, une autre que celle que je suis –puisque je suis ce corps et mon prénom Yoshiko ?  De combien me faudrait-il grossir ou grandir pour cesser d’être celle que je suis et devenir une autre ? Où se situerait cette frontière ? »

 

Lecture fascinante, troublante, dont la fin en apothéose vous coupera le souffle (ou vous fera avaler votre bière de travers), La seule fin heureuse… fait partie de ces livres qui marquent.

A découvrir absolument … !

 

La seule fin heureuse pour une histoire d’amour, c’est un accident

de Joao Paulo Cuenca- traduit du portugais par Dominique Nédellec

Paru aux éditions Cambourakis en janvier 2014

 

« Elle n’est plus à présent une porte, un sphinx, un reflet inexpressif dans un miroir avec des yeux de poupée ou un hangar rempli de tableaux blancs, mais la femme presque inconnue et à demi nue à qui je pourrais offrir, sur le champ, ma vie et ma mort. »

 

« Effleurer Iulana Romiszowska, c’est comme effleurer un animal inconnu. »

 

« Shunsuke, regarde !

Derrière les iris

De Iulana Romiszowska

Ses orbites abritent

Des escadrons volants

Des tigres aux aguets

Des horloges à eau

La lune décroît dans ces yeux russes

Et le temps de ces horloges est malhonnête

Et le temps de ces horloges est obscène » (poème de M. Okuda)